Après midi, depuis la rue Marqués de Sotelo, des voix lançaient « ¡Queremos ver la Senyera! » derrière les barrières. D’après le seul récit local disponible, une partie de la plaça de l’Ajuntament était alors fermée, bordée de fourgons et d’un dispositif policier renforcé autour d’un campement défendant le droit au logement. Le 9 d’Octubre, à Valencia, commence souvent par un morceau de tissu descendu de la mairie ; cette fois, il a aussi commencé par la question très concrète de savoir d’où regarder.
La Real Senyera ne se contemple pas comme un objet posé dans une vitrine. Elle passe, elle oblige à se placer, à attendre, à se serrer contre des inconnus et, parfois, à accepter que la meilleure vue soit celle qu’un téléphone tient à bout de bras. Selon ce récit, l’accès le plus proche avait été ménagé à partir de la statue de Francesc de Vinatea, tandis que d’autres côtés de la place restaient coupés. Une procession est un itinéraire ; pour le public, c’est surtout une géographie provisoire.
La maire, María José Catalá, avait demandé de la « concordia » avant le départ, rapporte ce même récit. Le mot peut paraître grand pour une matinée de rubans, de gants blancs et d’applaudissements. Pourtant il prend un sens précis lorsque la place est aussi un lieu de mobilisation, que les accès sont filtrés et que chacun estime avoir une raison légitime d’être là.

Une cérémonie qui se voit debout
D’après le récit disponible, le départ a eu lieu après 12 h 30 et le parcours a duré près de deux heures. Une fois sortie de la plaça de l’Ajuntament, la procession aurait retrouvé son visage habituel : une foule compacte suivant la Senyera et l’épée de Jaume I vers Sant Vicent Màrtir puis la plaça de la Reina. Ce détail compte davantage qu’il n’en a l’air : dans le centre, les rites civiques ne vivent pas uniquement dans les salons institutionnels, mais dans la rue, parmi les épaules, les poussettes et les gens qui ne voient qu’un fragment.
Le récit indique que les applaudissements ont largement couvert les insultes, malgré quelques cris isolés. Il ne faut pas y lire une ville miraculeusement d’accord sur tout. Cela raconte plutôt une discipline urbaine assez valencienne : le moment commun garde sa forme parce que beaucoup choisissent de le laisser se dérouler. L’accord n’est pas forcément une adhésion ; il peut être la décision, pendant quelques mètres, de ne pas enlever aux autres leur vue sur le drapeau.
« La plaza no es del Ayuntamiento, es la plaza de los valencianos y de todos. También la procesión cívica del 9 d'Octubre es la de todos. »
Ces mots, attribués à Catalá par le seul récit local disponible, touchent au nerf de la scène. Dire qu’une place est « de tous » est facile tant qu’aucun groupe ne l’occupe, qu’aucune barrière ne la coupe et qu’aucun rituel ne revendique sa centralité. Le 9 d’Octubre donne à cette formule une épreuve pratique : qui peut entrer, qui peut attendre, qui peut protester, et qui peut voir ?

La place n’est jamais un décor neutre
La plaça de l’Ajuntament a l’habitude de changer de fonction sans changer de pavés. On y attend des feux d’artifice, on y traverse le trafic, on y prend une photo devant la façade, on y manifeste, on s’y donne rendez-vous avant de descendre vers Ciutat Vella. Selon le récit, le campement a empêché le tir d’une mascletà prévu au retour de la Senyera. Ce n’est pas seulement l’absence d’un bruit spectaculaire : c’est le signe qu’un même sol ne peut pas toujours contenir tous les usages au même instant.
Pour qui habite Valencia, la leçon est moins solennelle qu’utile. Les grands rendez-vous transforment les habitudes de circulation et la qualité de la présence : on ne passe plus par un endroit, on y arrive. On choisit un angle, on renonce à un autre, on découvre que les rues latérales — Barcas, Lauria, Marqués de Sotelo — peuvent décider de ce que l’on voit d’une cérémonie censée appartenir à toute la ville.
Pour un visiteur, cette tension peut être déroutante. Elle est pourtant plus révélatrice qu’une carte postale parfaitement rangée. Valencia n’est pas un décor où les traditions surgissent sur commande ; c’est une ville où les symboles cohabitent avec des problèmes de logement, des usages politiques de l’espace et des contraintes de sécurité. La beauté du rite ne disparaît pas dans ce frottement. Elle devient plus humaine, donc moins lisse.

L’épée, les gants et la mémoire choisie
Selon le seul récit disponible, l’épée de Jaume I accompagnait la Senyera, afin de marquer le 750e anniversaire de la mort du roi. Le même récit précise que cette présence ne s’était pas produite depuis 1976 et qu’elle était portée par Ramón Brull, intervenant général de la mairie. Dans une procession, un objet ancien n’est jamais seulement ancien : il sert à dire quelle mémoire l’institution veut rendre visible parmi toutes celles qui existent.
Le porteur du drapeau, José Gosálbez, se serait arrêté sur Sant Vicent Màrtir pour changer de gants et souffler un court moment. C’est un détail presque domestique, et c’est précisément pourquoi il reste en tête. Les cérémonies ont besoin d’emblèmes, mais elles tiennent aussi grâce aux gestes modestes : tenir une hampe, éviter une tache, reprendre son souffle, ouvrir un passage dans une rue pleine. Le cérémonial est fait de matière, de poids et de fatigue.
On peut regarder l’épée comme un signe de puissance ou comme un accessoire de mémoire ; dans les deux cas, elle attire le regard. La Senyera, elle, exige autre chose : un consentement collectif à ralentir la ville afin qu’elle passe. C’est peut-être la différence entre l’objet qui impressionne et le rite qui dure. Le premier se photographie ; le second ne fonctionne que si des milliers de personnes acceptent son rythme.
Ce que la concorde demande vraiment
Le récit local décrit un renforcement du dispositif national de police, passé de 1 200 à 1 700 agents pour la journée, dans un contexte de crainte d’affrontements. Ce chiffre ne mesure pas la paix ; il mesure le prix anticipé du désaccord. Une ville vivable ne se reconnaît pas à l’absence de divergences, mais à sa capacité à empêcher que chaque divergence transforme une fête, une manifestation ou une place en épreuve de force.
La concorde invoquée ce jour-là ne devrait donc pas devenir une injonction au silence. Elle vaut seulement si elle laisse une place aux demandes qui dérangent, comme à ceux qui veulent suivre le parcours familial d’une fête civique. Entre le campement, les barrières, la mascletà absente et les applaudissements, Valencia a offert, d’après le récit disponible, une image moins simple mais plus honnête de ce partage.
La prochaine fois que la Senyera descendra vers la rue, il sera peut-être plus utile de regarder aussi les bords du parcours que son centre. C’est là que se décide l’expérience réelle de Valencia : dans la distance entre une barrière et une fanfare, dans le voisin qui laisse passer, et dans la place que la ville réserve à ceux qui ne viennent pas pour la même raison.



